Voici quelques nouvelles.
Cela fait maintenant 11 jours que je suis arrivée à Loi Kotale. Tout se
passe de mieux en mieux et je trouve petit à petit ma place dans ce
nouvel univers de "chercheurs forestiers". L'ambiance est sereine et
détendue. J'ai pris mes marques dans la vie quotidienne du camp.
Mon nid.
Je me suis installée un petit "nid" à moi. Je "niche" dans une tente
igloo dans laquelle j'ai réussi l'exploit d'y entreposer mes deux gros
sacs de voyage (tiens tiens tiens! "deux gros sacs" me semble
familier...), une caisse metallique qui me sert de table de nuit, un
minuscule matelas gonflable qui ne fait même pas la largeur de mon corps
et un tout petit fil d'étendage...Tout est rentré et cela se nomme un
miracle d'organisation! A l'extérieur de mon "nid", nous avons tous deux
petites tables de fabrication locale, c'est-à-dire en rondin de bois et
qui nous servent à entreposer tout nos trésors personnels. C'est un
véritable alignement de brosse à dents, dentifrice, gourdes, chaussures
et chaussettes dont l'aspect et l'odeur effrayeraient un putois! Mais
c'est la vie à Loi Kotal! Toutes nos tentes sont "protégées" par un toit
de fabrication lui aussi locale et qui est en sorte de rafias tissé
soutenu par une faible charpente en rondins de bois. Les lianes servent
de liens solides à tout ça. Mais hier soir, j'ai pu faire le constat que
ces structures de bois, lianes et rafias ont plusieurs fonctions
importantes sauf une essentielle. Ces toits nous protègent de la pluie.
Ils servent aussi d'abris et d'habitat naturel à une multitude
d'insectes et de petites bêtes en tout genre. D'ailleurs ils profitent
également de mes petites tables personnelles et mes petites
affaires...mais bon, je ferme les yeux! Les serpents doivent apprécier
les planquettes dans les rafias tissés...là aussi, je préfère fermer les
yeux...Mais hier soir, il y a eu un orage avec pluie et vent. Nous
étions tous à table quand soudain nous avons entendu le début d'un bruit
d'un arbre qui se déracine et qui tooooommmmbe! Nous avons clairement
identifié qu'il allait tomber vraiment tout à côté de nous, voire sur
nous! Il faisait nuit noire! C'était la panique en une seconde le temps
de sortir de la table! Le bruit s'annoncait très nettement sur moi bien
évidemment et je pense que j'ai du marcher sur mon voisin pour qu'il
s'extrait plus vite de notre table. J'ai un peu perdu mes tongs et mon
pagne n'était plus très bien ajusté au bon endroit mais c'est passé
inaperçu dans la frayeur. L'arbre s'est finalement écroulé dans un
immense fracas à 4 mètres de moi. Mais il est surtout tombé à deux
mètres de ma tente et à un mètre seulement du lit de mon voisin
britanique. Son toit ayant été très nettement endommagé. C'est à ce
moment-là que j'ai regardé autour de notre campement et me suis aperçue
que nous étions entourés d'arbres pouvant s'écrouler à tous moments sur
nos tentes...la nuit...pendant notre sommeil....Ca fait froid dans le
dos sur le moment! J'ai pris des photos. Le bruit était très
impressionnant et le résultat encore plus. L'anglais et moi nous nous
sommes regardés avec le même effroi dans le regard! On a plaisanté
ensuite tous ensemble autour d'un chocolat chaud et aujourd'hui, plus
personne n'y pense vraiment.
Les Bonobos.
J'ai commencé mon travail de suivi de ces créatures rigolotes et surtout
l'observation de leur alimentation. Je suis déjà allée plusieurs fois à
leur poursuite dans la forêt de Salonga. Il est beaucoup plus compliqué
de suivre une communauté de bonobos que celle de Chimpanzés. Les bonobos
sont nettement plus discrêts dans leur attitude globale et notammentleur
déplacement. Ils peuvent disparaitre sans qu'on puisse s'en apercevoir.
Le bonobos est légèrement plus petit que son cousin le chimpanzé. Il est
également plus difficile de les distinguer les uns des autres. Les
bonobos ont tous le visage noir et leurs coupes de cheveux, les plus
ridicules que j'ai jamais observé, sont identiques. Il faut donc se fier
à d'autres critères de disctinctions qui sont pour les femelles par
exemple la grosseur de leurs attribus génitales, les mamelles etc etc
etc...ce n'est vraiment pas facile. Andrew, le britanique en charge de
les observer depuis plus de six mois commence seulement maintenant à les
reconnaitre! Le bonobos est vraiment très sympathique dans son
comportement. Il est nettement moins agressif que le chimpanzé. En fait,
sa palette d'émotion et de réaction est moins fournie et étendue que
celle du chimpanzé. Cela ne le rend néanmoins pas moins interessant à
observer car il a d'autre signe distinctif attractif. Sa structure
social par exemple est plus étonnante que celle des chimps puisqu'il
semblerait que la dominance soit chez eux, portée par les femelles. La
communauté que nous observons est constituée d'environ une trentaine
d'individu adulte. Il y a en plus beaucoup de jeunes. Les bonobos
fonctionnent sur le même mode que celui des chimps à savoir "fusion /
fission". Ils peuvent donc se séparer et se rejoindre assez fréquemment.
Il y a deux jours, je les suivais accompagnée d'Andrew et de Cinthia,
une jeune Hongroise zoologiste. C'était incroyable car je ne sais
comment, mais nous nous sommes retrouvés à marcher plus ou moins au
centre de la communauté entièrement réunie. Je m'en suis aperçue lorsque
j'ai vu les bonobos arriver de toute part. Il y en avait devant nous,
sur nos deux côtés, à l'arrière! Nous étions cernés marchions tous
ensemble, nous progressions en groupe suivant les leaders de la marche.
C'était un grand moment, un moment pendant lequel je comprends pourquoi
je suis là!!!! Il y avait alors plein de petites boules de fourrure
noire qui avancaient de part et d'autre au travers des marantacées, me
jetant un petit regard furtif de côté tout de même me demandant si
c'était bien normal tout ça! Alors, je leur répondais de mon regard
choqué qui leur signifiait que moi aussi je fais partie de la
biodiversité! En plus, il faut savoir qu'à chacune de nos sorties pour
les observer, nous parcourons un minimum de 10km par jour d'observation.
En fait, quand il s'agit de 10km, je suis super contente car cela
signifie qu'ils ne sont pas très loin, à plus ou moins 5km du camp. Mais
en ce moment, ils ont pris le large et s'éclatent dans une zone située à
plus de huit km du camp! Donc, j'ai du me lever à 3 heures du matin pour
démarrer à trois heures trente du camp et marcher durant deux heures non
stop dans la nuit avec une lampe frontale. Il faut absolument être sur
leur lieu de nidification pour être là à leur réveil et ne pas les
perdre...tout de suite...! On les perd souvent dans la journée. C'est
vraiment chaud de les suivre! Une fois arrivés sous leur nid, on
parcours donc encore beaucoup de distance avec eux durant la journée et
le soir, une fois dans leur petit nid, on peut enfin repartir pour le
camp rejoindre notre propre nid à nous. Mais il faut alors encore avaler
les huit kms dans la nuit etc etc...sincèrement, c'est dur! Je l'ai fais
deux jours d'affiler et j'ai abdiqué pour le troisième. Nous avons fait
une moyenne de 20km par jour la semaine dernière. Mes chaussures
commencent à montrer des signes de faiblesses mais il faudra bien
qu'elles tiennent tout de même. Il y a trois jours, j'ai perdu les
bonobos et Andrew alors qu'ils pénétraient une zone marécageuse. Je
courais littéralement derrière eux lorsque je me suis retrouvée dans de
la boue noire jusqu'aux fesses! Ce que je pensais n'être qu'une flaque
visqueuse était en fait le début d'un grand marécage répugnant! Je suis
restée bloquée net, ne pouvant plus me libérer qu'avec l'aide de lianes
sur les côtés que j'ai pu attraper pour arriver à m'extraire de cette
mélasse. End of story! les bonobos ont poursuivi leur chemin dans de
joyeuses vocalisations pouvant aller s'offrir les tiges tendres des
Aframomum, plantes herbacées se trouvant dans les zones marécageuses.
Moi, je n'avais plus qu'à rentrer au camp avec ma boussole dans une zone
que je ne connaissais pas du tout et qui n'était pas matérialisée sur ma
carte. Bref, pour finir, un orage épouvantable a éclaté. J'ai mis plus
de trois heures trente pour rentrer au camp, dépitée, boueuse,
entièrement trempée et les pieds et jambes en bouillies. Mais tout ceci
est oublié dès le soir même.
La forêt.
La forêt dans laquelle je travaille se trouve être sensiblement la même
que celle ou je me trouvais en République du Congo, au Triangle. Mais
içi, les marécages sont moins étendus. Mais ils existent tout de même!
En revanche, içi, il n'y a presque pas d'éléphants. Ils peuvent être
entendus en de rares occasions mais il n'y a jamais eu de rencontre.
Ceci me facilite grandement la tâche lorsqu'il s'agit de marcher pendant
deux heures dans la nuit noire! On rencontre très fréquemment des
cercopithèques, colobes, céphalophes...Un soir, je rentrais avec Ryan et
nous avons surpris un céphalophe bleu (sorte de petite antilope) qui
était couché au sol. Nous avons pu l'approcher de très très près sans
qu'il soit effrayé. C'était excellent. Le lendemain, j'ai discuté deux
minutes avec une civette. C'était également la nuit et elle se trouvait
au bord de mon sentier et semblait pétrifiée par ma lampe. Je l'ai donc
sermonné assez durement tout en renouant mon lacet près d'elle en lui
expliquant qu'elle devait fuir devant l'homme car il y a des chasseurs
dans le secteur.J'ai parfois le sentiment que les animaux sont des
dépressifs suicidaires içi car on peut nettement les approcher. Ou bien,
ils sont stupides! Lors de chacune de mes "promenades", je rencontre un
groupe de colobes rouges que je peux observer à loisir sans les effrayer
tout en mangeant mon petit paquet de biscuit assise sur un tronc.
Il y a eu des éléphants avant mais à force d'avoir été chassé, il n'y en
a plus!
Mon job.
Il semblerait que ma mission va évoluer au fur et à mesure des besoins
de recherche. Pour le moment, je me concentre sur la liste et donc la
récolte des aliments consommés par les bonobos. Je prends les photos,
des échantillons. Nous essayons de les identifier lorsque c'est
possible, je les herborise. C'est un travail d'enquète qui m'apprend
beaucoup de chose dans le domaine de la botanique et ça ne me déplait
pas du tout.
Je poursuis mon instruction sur le fonctionnement du camp en tant
qu'administratrice intérimaire. Ca, ça me gonfle un peu plus mais ça va
quand même et je sais que c'est jusqu'à l'arrivée de la remplacante en
décembre et pour quelques semaines ensuite seulement.
J'ai appris depuis hier qu'il se pourrait que je sois formée pour faire
les tests chimiques des échantillons que nous recoltons régulièrement.
Il faut voir si cela se confirme. Je suis motivée dans le sens ou ce
sera encore quelque chose de nouveau dans ma formation mais les
substances utilisées sont hautement toxiques et j'ai un peu peur de leur
faire exploser leur "labo" de plein air...En plus, je m'entends très
bien avec l'analyste chimique. On rigole souvent ensemble et j'ai bien
peur de faire n'importe quoi....nous verrons bien.
L'équipe.
Tous sont très sympathiques, que ce soit du côtés des chercheurs ou des
travaileurs en forêt ou au camp. Ryan, l'administrateur, Julia
l'étudiante allemande et Nono, l'analyste chimiste congolais vont nous
quitter par l'avion de décembre. Nous recevrons en échange je crois
trois personnes. Joel qui aurait du arriver avec moi mais qui n'a pas eu
son visa à temps et qui devra suivre les bonobos, Martin, un suisse qui
fera le même travail et Heidi, une allemande qui remplacera Ryan. Je
resterais avec Andrew le britannique et Cinthia la Hongroise. Pour le
moment, nous formons une bonne équipe. C'est très sympas.
Ryan m'éclate par son organisation au camp et par quelques trucs qu'il a
installé. Exemle: maintenant, il organise comme un petit commerce ou il
vend du savon, des brosses à dents, dentifrice, stylos, bougies,
cigarette etc etc pour les travailleurs et les villageois qui viennent
s'approvisionner. Nous obtenons toutes ces marchandises par l'avion tous
les deux ou trois mois et les villageois sont très contents de pouvoir
obtenir ces produits. Bon, il vend aussi d'autre truc étranges mais dont
je vous parlerais dans une prochaine lettre...Je prends de bonnes crises
de rire parfois!!! Allez, je vous donne un indice: Medeline...
La nourriture.
Il n'y a pas grand chose à en dire. Nous achetons nos légumes aux
villageois qui nous livre deux fois par semaine. Nous avons un pêcheur
dans l'équipe des travailleurs qui est en charge d'avoir du poisson tous
les jours provenant de la rivière non loin d'içi. Bon, parfois il ramène
des drôles de poissons notre pêcheurs. Exemple: la semaine dernière, il
a ramener un caïman dont le crane était fracassé. Il était très fier de
m'appeller pour me montrer son trophé. J'avais envie de pleurer et de
fracasser le crâne de notre pêcheur à mon tour. Bon, il a compris très
rapidement à ma tête décomposée que je préférais qu'il me montre
d'autres trucs plus vivant et tranquille que ça. Il y a trois jours, il
a ramené un canard mort pris dans son filet....Bon, je m'attends au pire
durant mes neuf prochain mois avec ce pêcheur!
Ce qui est cool est qu'on a un cuisinier. On a rien à faire et ça, c'est
vraiment cool!
Bon bon bon, je crois que ce sera suffisant pour aujourd'hui. Si mon
écriture vous parait étrange ou la présentation ou je ne sais quoi c'est
parce que j'écris sur le bloc-note qui me prends moins de KB.
Merçi pour vos emails de la semaine dernière. La personne se
reconnaitra: vous pouvez m'envoyer de vraies lettres avec de vraies
phrases. Sinon, je ne comprends rien et je mets trois jours à décoder le
message et en plus c'est assez frustrant.
J'espère que tout le monde va bien. Je crois avoir appris que nous
avions battu une équipe importante au rugby. Ou en sommes nous sur ce plan?
Arnaud, trop fort ton mail!
Allez, je vous embrasse tous très fort!
Demain, je vais voir mes petits amis boules de fourrure noire ce qui
signifie que je vais me lever à l'aube, et marcher, et souffrir et
suer...et admirer des bonobos sauvages SURTOUT!
Barbara / Babs