Bonjour à tous,
Nous sommes le 07 novembre et voici donc un peu plus d’un mois que je
suis à Lui Kotal, quelque part dans une forêt…
Je poursuis cette nouvelle balade africaine qui n’en fini pas de
m’apporter son lot de surprise, de connaissance, de réflexion, de
bonheur, de frayeur…
Ces deux dernières semaines ont été chargées en changements imprévus,
émotions et travail. Plus que jamais il a fallut faire appel au mental
pour ne pas craquer dans cet environnement si magnifique mais si isolé
et parfois hostile, nous mettant tous à l’épreuve. Cette magnifique
grande dame Afrique rappelle régulièrement à tous ces enfants que les
trésors qu’elle nous présente ont un prix et que rien ne saurait être
facile sur son sol…
Commençons par du léger. Au camp, nous avons un pêcheur chargé de
pourvoir à la consommation de tous les membres du campement. Nous avons
en fait trois pêcheurs attitrés qui font chacun une rotation d’environ
deux mois. Depuis trois semaines, nous avons un de ces trois pêcheurs
qui s’est présenté pour remplacer celui qui nous ramenait des caïmans et
des canards morts. De ma vie, il ne me semble pas avoir déjà vu un homme
aussi vilain ! Il doit faire partie des hommes les plus affreux du
monde. Il est tout petit. Il est voûté. Ses yeux sont globuleux et lui
mangent presque la moitié de son petit visage. Il ne lui reste plus
beaucoup de dents et je suppose que même le meilleur dentiste au monde
serait découragé face à celles qui lui restent. Ses pieds, chaussés dans
des sandales en plastique rose, sont tordus et l’obligent à adopter une
démarche de canard! Ses doigts sont tous crochus. Il ne connaît pas le
français et s’exprime donc plus en « sons » et gestes avec moi qu’avec
des mots. Pour couronner le tout, il se prénomme « Moloce ». Mais c’est
une personne que j’adore ! Sa laideur est à la hauteur de son immense
gentillesse. C’est mon petit rayon de soleil quotidien. Son sourire
(édenté !) ne quitte jamais son visage. Chaque soir, nous entamons lui
et moi notre partie de dame. Je suis super mauvaise et perd constamment.
Lui, est bien meilleur que moi. Mais, à ce jeu, il est le moins bon de
tous les congolais du camp qui, eux, sont extrêmement forts ! Bref,
chaque soir, avant le repas et juste après son retour de la pêche
éternellement bredouille, c’est le même rituel. Il m’appelle de loin et
me bredouille les mêmes sons dont je comprends à présent qu’ils
signifient « Allez, c’est l’heure pour que tu perdes désespérément à ce
jeu ! ». Le pire, c’est que je vois parfaitement qu’il est parfois
effrayé, lui et ses amis par mon jeu super nul ! Je vois cela à leur
regard incrédule devant mes « stratégies » minables et leurs fous rires
en coin. Mais Moloce, le gentil pêcheur, m’encourage toujours lorsque
j’arrive, par pur hasard, à le bloquer sur un coup ou il s’apprêtait à
me manger plusieurs poins. Il lève alors son pouce dans ma direction et
me fait alors son plus « beau » sourire et prononce un « Bien ! »
motivant ! Il est vraiment trop cool. Puis, quand la partie est achevée,
il part alors s’asseoir autour du feu pour faire chauffer ses petits
pieds et fumer dans la calebasse tout en discutant en lingala à qui
voudra prendre part au sujet…
Moloce ramène très peu de poisson et c’est bien triste car c’est son
salaire. En ce moment la rivière est haute devenant ainsi avare de ses
biens. Il y a deux jours, il nous a ramené de sa pêche une vipère
Rhinocéros qui s’était pris dans ses filets. C’est un des serpents les
plus dangereux d’Afrique. Son venin est mortel. Ce n’est pas un serpent
agressif. Seulement, il se déplace très lentement. C’est son point
faible. Son venin hautement toxique en fait sa force. Le risque avec ce
serpent est de marcher dessus n’ayant pas eu le temps de s’écarter de
nos pas. C’est un serpent très beau et à priori…très bon. Tout le monde
s’est régalé ce jour-là au camp. Moi, je ferme les yeux…Les serpents
sont la principale source de terreur parmi les gens ici et surtout parmi
les congolais. Aucun serpent ne peut survivre s’il a la malchance de
croiser le chemin d’un Congolais, que le serpent soit venimeux ou pas.
En fait, dans l’ignorance, toutes les personnes tuent systématiquement
tous les serpents rencontrés. Il ne fait pas bon être reptile dans le
secteur. Un jour, nous avons entendu soudainement un brouhaha venant de
la paillote des travailleurs. Nous les voyons immédiatement s’écarter du
baraquement toutes machettes à la main ! On comprend alors qu’un serpent
s’est aventuré dans leur bâtiment. Ils le tuent immédiatement. Curieuse,
je m’approche pour voir l’animal imprudent. C’était terrible je découvre
qu’il s’agissait en fait d’un serpent pas plus grand qu’un ver de terre.
Ils l’avaient littéralement coupé en rondelles ! Bon, bien entendu, un
minuscule serpent peut tout à fait vous blesser mortellement. Mais, ça
me gène tout de même cette ruée anti-reptile dans le secteur. Il est
très difficile de faire comprendre aux gens, « locaux » ou même venant
d’Europe, que seuls 2 ou 3% des serpents sont mortels. Prenons l’exemple
du Mamba vert. On le dit, et à juste titre, très dangereux. Il pullule
un peu partout en Afrique. Il y a deux semaines, nous avons été tenu
informés que la femme d’un des travailleurs avait été piquée par un
mamba vert à deux reprises dans sa maison. Celle-ci s’est retrouvée dans
un état sérieux à « l’hôpital » du coin. Aujourd’hui, elle est de retour
chez elle. Elle n’est pas au meilleur de sa forme mais elle n’est pas
morte. Il est très compliqué de faire comprendre que très peu de morsure
ou piqûres se révèlent fatales pour l’homme. Bon, en attendant, je sauve
un maximum d’insectes et commence à leur expliquer que là aussi, on peut
éviter de tuer à tout va ! Ils me prennent pour une folle mais il n’en
reste pas moins que il y a deux jours j’ai vu un gars me montrer
fièrement qu’il n’allait pas tuer une fourmi qui se trouvait sur la
table parce que j’étais là et qu’il savait que je n’aimais pas ça. Il
l’a juste balayé d’un revers de la main. Petite victoire mais victoire
quand même !
A part ceci, il faut dire que dernièrement, il y a eu des moments
difficiles. Heureusement, petit à petit, les choses semblent rentrer
dans l’ordre et la sérénité se réinstalle à nouveau.
Tout a commencé il y a environ trois semaines. Ryan, notre
administrateur, décide de s’octroyer une semaine de congés et de compter
sur moi pour le remplacer en tant qu’administratrice intérimaire. Bon,
j’ai accepté sachant que cela signifiait que je ne pourrais pas trop
sortir en forêt durant cette période. La semaine s’est passée sans trop
de problèmes. Tout le monde y a mis du sien afin que je ne sois pas trop
perdue dans la gestion de ce camp. Tout s’est bien passé. A son retour,
Ryan nous a raconté son voyage et nous a expliqué qu’il s’était fait
mordre par un chien à la sortie d’un village. Il commençait à avoir
quelques inquiétudes quant à la rage. Tout le monde l’a rassuré à ce
sujet. Puis, le surlendemain, je rentre de forêt à 14h, et le vois tout
agité en grande conversation avec son assurance rapatriement via le
téléphone satellite. Tout le monde était effaré. Il était tout
simplement en train d’arranger son évacuation. Il a fait donc déplacer
l’avion pour son évacuation parce qu’il s’était fait mordre par un chien
une semaine plus tôt. Bien entendu, c’est son assurance qui a tout payé
et cela n’a rien coûté au projet. Mais nous avons tous trouvé son départ
un peu trop précipité à notre goût nous laissant et me laissant
particulièrement moi dans une situation délicate. Je me retrouvais du
jour au lendemain administratrice de ce camp et n’étais pratiquement pas
formée et encore moins informée sur bien des dossiers tels que notamment
les salaires, primes, achats de nourriture etc etc…Je ne vais pas vous
mentir. J’ai été très tendue les sept premiers jours. Il a fallu que je
me plonge dans une comptabilité illisible et que je trouve par moi-même
toutes les informations nécessaires au bon fonctionnement du camp. En
plus, avant son départ, Ryan avait lancé des travaux comme la
reconstruction de notre dépôt. Il va falloir aussi que je m’occupe de
faire abattre le gigantesque arbre qui menace de nous réduire en forme
de galette bretonne…. Andrew et moi pensons qu’en fait Ryan se faisait
une idée différente de l’Afrique. C’était son premier séjour sur ce
continent. Son « voyage » jusqu’au village a du l’effrayer. Il a ainsi «
péter un câble » et pris la morsure de ce chien comme prétexte pour
partir et rentrer en Europe. Il a ainsi mis tout le monde dans une
position délicate. En plus, je trouve parfaitement indécent de dépenser
autant d’argent (7000$ pour faire venir le petit avion sur la mini piste
poussiéreuse de Ipope) pour se faire évacuer pour une raison aussi
idiote, sur un continent et dans ce pays ou les gens manquent de tout et
surtout de nourriture. Breeeeffff ! Aujourd’hui, tout est presque
organisé. J’ai mis tout à jour dans presque tous les domaines. Cela m’a
demandé un gros travail mais maintenant c’est fait et je suis soulagée.
Tout ceci a eu également comme effet que je ne suis pas allée en forêt
pendant toute cette période. Exit les bonobos ! Mon moral n’était pas au
meilleur de sa forme. Grosse grosse baisse même pour être honnête.
J’étais un peu découragée je l’avoue. Nous n’avons plus joué au UNO
pendant presque 10 jours et ça, c’est notre baromètre de la bonne humeur
et du bien-être.
Cette mauvaise période a donc commencé par la démission subite de notre
administrateur. Puis, Andrew, trois jours plus tard est tombé gravement
malade. Nous pensons qu’il a fait une grave crise de malaria. Un matin,
il se met à vomir sans jamais finir. Nous lui prenons sa température:
39.8°! Gloups ! C’est un homme d’apparence très solide. Il fait un
travail impressionnant avec les bonobos parcourant des kilomètres et des
kilomètres sans relâche. Alors, le voir dans cet état de faiblesse
inouïe, sans force à ne pouvoir que mettre sa tête hors de sa tente pour
pouvoir vomir…ça nous a fait bizarre. Puis, nous découvrons au bout de
quelques minutes qu’il y a du sang dans son vomi…Nono et moi décidons de
ne rien dire aux filles (l’allemande et la Hongroise afin d’éviter la
panique). Je décide alors de donner du paracétamol à notre britannique
afin de faire tomber cette maudite fièvre. Puis, le traitement anti
malaria. Nous nous relayons pour couvrir entièrement son corps de linge
trempé dans l’eau « fraîche », l’eau venant d’une petite source. Tout le
monde m’a aidé et contribué aux soins. Nous changions ses linges toutes
les deux minutes sans discontinuer. Andrew était complètement dans le
gaz. C’était vraiment inquiétant. Alors, Papa Rodin, un vieux monsieur
qui est un de nos cuisiniers (un très mauvais cuisinier) décide d’aller
aux abords de notre campement, à la lisière de la forêt afin d’invoquer
les ancêtres et les esprits pour guérir « Papa Andrew », l’homme des
bonobos. C’était incroyable ! C’était un moment d’une rare émotion.
Entendre son chant et l’écho de ses incantations en provenance de la
forêt…Tout le monde a alors comme retenu son souffle et arrêté ses
activités afin de « communier » à cette prière. Moi, j’en avais les
larmes aux yeux et j’écoutais ce chant tout en changeant les linges
d’Andrew. C’est un des moments les plus forts de ma vie et je ne
pourrais jamais oublier cet instant. Nous avons fini par informer les
filles sur l’état d’Andrew. J’ai pris la décision d’attendre encore 17H
avant d’appeler par satellite pour le faire évacuer. Puis, à 17h, sa
température a commencé à diminuer pour atteindre 37.7° à 18h. Tout le
monde était soulagé, épuisé mais soulagé ! Il a même réclamé un peu à
manger. Il avait une tête à faire peur. Jamais vu ça de ma vie. Tout le
monde est allé se coucher à 20h. Puis, j’ai décidé par mesure de
prudence d’aller de nouveau voir sa température à 21h. 35.8 !!!!! J’ai
cru devenir folle !!! J’ai récupéré immédiatement toutes les couvertures
que je pouvais trouver, sa polaire. J’ai fabriqué une bouillotte en
mettant de l’eau bouillante dans une bouteille en verre que j’ai plaqué
contre son ventre et j’ai fait l’inverse de la journée, c’est-à-dire que
je lui ai appliqué sur le front et la tête un linge bouillant. 30
minutes plus tard, sa température était remontée à 36.3°. Ce n’était pas
génial. Je lui ai fait boire un thé bien chaud. Il était congelé ! Je
n’étais vraiment pas fière ce soir-là. Je retournais me coucher et
revenais toutes les heures afin de recommencer le rituel jusqu’au matin
: bouillotte, thé brûlant, températures, linge brûlant sur la tête…Au
petit matin, à 5h15, il avait atteint enfin un petit 37°. Les autres se
sont alors réveillés. Ils ont pris le relais. Je suis partie me coucher
immédiatement. A 8h, sa température était de 37.5° et n’a plus trop
bougé. Aujourd’hui, il est presque complètement remis. Il a été bien sur
très faible pendant les jours qui ont suivi mais il est guéri. Il n’est
pas retourné en forêt depuis et n’y retournera pas avant total
rétablissement. Ordre de moi, administratrice en chef !
Mais ce n’est pas fini. Notre britannique a un énorme bouton horrible
qui est apparu dans son dos. Il s’agit du deuxième de l’espèce qu’il a
depuis son séjour ici. Il m’a expliqué qu’il s’agirait d’un
staphylocoque. C’est horrible ! Y a pas d’autres mots ! Depuis donc
trois semaines, chaque fin d’après midi je le traite en appliquant des
compresses d’eau bouillante, puis des compresses de Bétadine. Je lui
nettoie ce truc « infecte » n’ayons pas peur des mots. Il prend en même
temps des comprimés de pénicilline. En fait, ce qui est surtout
effrayant, ce n’est pas en soit l’aspect totalement repoussant de la
chose mais c’est plutôt de découvrir que les congolais du secteur
connaissent très bien cette « chose », que toutes les personnes
travaillant avec les bonobos dans la forêt dans ce projet ont contracté
ça !!!!!!! Et là, lorsque j’ai appris ça, ça a été la panique dans ma
tête ! Je fais partie des personnes qui travaillent dans la forêt avec
les bonobos…5 personnes cette année ont eu ce staphylocoque. En plus,
c’est très difficile à s’en débarrasser. Une allemande en a eu un à la
cuisse pendant son séjour. Depuis, elle est rentrée en Allemagne et en a
eu deux autres dont un sur l’œil…vous imaginez ?! Pour faire partir le «
bouton », cela peut prendre plus d’un mois. En plus, c’est douloureux.
Je vois bien qu’Andrew souffre au point qu’il ne peut plus aller en
forêt tant que ça n’est pas parti. Depuis deux jours, cela commence à
diminuer de volume et à être moins rouge. Le traitement commence à faire
effet. Depuis, à chaque fois que je vois apparaître une minuscule
rougeur sur mon visage, je panique un peu. Je ne veux pas de ce truc sur
moi et encore moins sur le visage ! Bref, je vais compter sur ma chance
car il n’y a rien à faire d’autre. De toute façon je ne vais plus en
forêt que deux fois par semaine à peine en ce moment…Personne ne
comprend d’où vient cette bactérie. Il n’y a absolument aucun contact
avec les bonobos, ce sont de vrais sauvages juste habitués à la présence
des chercheurs. Mais ce « pustule » n’apparaît que sur les personnes qui
les suivent. Peut-être fréquentons-nous des zones marécageuses ou autres
ou se trouverait la « chose ». C’est vraiment la forêt tropicale ici.
Mais c’est génial ! J’aime trop.
Concernant mon mal de dos, c’est passé pour le moment. En fait, au
troisième jour je souffrais vraiment et, un soir, Kabango, un homme de
la forêt m’a préparé une tisane « pour les hommes ». C’est une tisane
préparée à base d’une écorce particulière. Je ne me souviens plus du nom
de l’arbre. Il a fait bouillir ça pendant de nombreuses minutes jusqu’à
ce que la marmite « se fâche », c’est-à-dire jusqu’à ce que l’eau fasse
tomber le couvercle. J’ai bu ce breuvage en désespoir de cause. J’avais
trop mal et je me suis dit que ça ne pouvait pas être pire. Lorsque j’ai
bu ma tasse, j’ai cru « crevé » tout simplement !!!! Je vous assure que
je n’ai jamais bu un truc aussi mauvais et surtout aussi amer de ma vie
!!!! Mais je me suis forcée devant les rires édentés des travailleurs
autour du feu. Le lendemain, je n’avais plus du tout mal. PLUS DU TOUT !
J’ai du boire à nouveau ce truc durant cinq soirs. C’est la « posologie
» recommandée ! Vraiment, j’en reprendrais à la prochaine crise peu
importe l’amertume du goût !
Aujourd’hui, après avoir traversé ces évènements ennuyeux et
contrariants, le moral et la bonne humeur semblent s’être réinstallée.
Andrew est sorti d’affaire, le camp semble être fonctionnel et je n’ai
toujours pas le staphylocoque. Nous avons repris nos parties d’Uno et je
perds de moins en moins souvent. Il y a toujours un céphalophe, une
civette ou un colobe qui nous observe sans gêne lorsque nous sommes aux
toilettes durant la nuit…C’est la vie à Lui Kotal…dans le parc de la
Salonga…
Cette année et cet endroit me feront découvrir un autre aspect de
l’Afrique. Celui des esprits et des ancêtres, celui des incantations,
des chants, des rituels….je poursuis ainsi ma balade africaine…
A bientôt…
Barbara / Babs
PS: il fait super super chaud ici!!!!!!!on est trempes toute la journee